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     J'ai ouvert les yeux tard ce matin. Il fait nuit dans ma chambre. Mon refuge baigne dans la torpeur du désengagement. J’ai le goût lancinant d’un rêve inachevé sur le bout des doigts, une image sulfureuse résolument collée à ma rétine. Je ferme les yeux dans l’espoir de perpétuer la magie. Pourvu que l’ennui dure. Cependant une urgence m’appelle: le monde vit. J’arrache mon corps au matelas humide. J’ouvre grand la fenêtre. Les bruits de la rue m’assaillent confusément. Mes gestes sont mous. Une pensée furtive me traverse l’esprit, comme un poison perfide qui coule dans mes veines; je m’éveille à la fragilité de mes allégeances. Sensations, bruits, odeurs, le cortège matinal de mes réflexes grossiers s’égrène en douceur. Mon humeur accuse la défection. Vu de près, le quotidien n’a l’air de rien alors qu’il forme la trame de notre histoire. Telle une infection douloureuse que l’on apprivoise peu à peu, l’ordinaire corrompt nos réalités.
 
L'image de ma nudité me glace d'effroi. Je vois éclore ma jeunesse au faîte de sa vitalité. J'observe les traits fins de ma constitution se dissiper dans le brouillard d'une difformité hideuse. Une vive répugnance me soulève le cœur. Je détourne mon regard du réflecteur placide. Je voudrais effacer de ma mémoire le reflet cruel de sa voyance, la promesse inflexible du temps assassin. J'affronte le miroir une nouvelle fois. Je couvre mon corps d’un regard éhonté, fugace puis posé. Je me livre alors fébrilement, dans un faux geste de réconciliation avec mon anatomie traîtresse, à la minutie de ce que d'aucuns appellent le plaisir solitaire.
 
      Je fais le tour de la maison. Elle est vide de toute présence, à l'instar de ma vie, de mes entrailles aussi. Je sors au balcon. Un soleil éblouissant m’inonde de sa clarté. Je cache mes yeux à la vigueur du jour. Mon regard traverse l’écran poreux de ma main comme pour s’accommoder de force d’une curiosité: à quoi ressemble le monde ce matin. Peu à peu, mes yeux se décrispent. Je vois battre l'existence aux couleurs d’une époque donnée. Je devine sans ambiguïté l'absence des autres. La chaleur me pénètre jusqu'aux os. Je frémis malgré moi à l’exquise sensation. La tête renversée, je fixe le soleil droit en face, au plus haut point du ciel. Je défie de ma rétine fragile la rigueur de son éclat. Une douleur vive me traverse les tempes. J'insiste encore, jusqu'à l'épuisement. Une fausse larme coule sur ma joue.
 
      « J'ai envie de… ». Je cherche dans le répertoire de mes satisfactions primaires un complément à ma pensée. Rien ne me vient à l'esprit. Cela est-il possible? J’invoque le vide à défaut de fermeté. Je brigue le répit qui escorte les idées. Mais la vie me nargue assidûment; les ombres bougent, les gens s'activent, les oiseaux passent, ils ressassent affairés, les cieux cléments de l'infinité, les arbres poussent, les fruits tombent et le tic-tac endiablé du réveil matin bat la cadence de cet opéra magique. Le temps court vers sa finalité dernière et le monde suit fatalement.
 
Je dois paraître bien aise de ma condition, le visage noyé de lumière, les yeux mi-clos, les lèvres dilatées. Nul ne saurait deviner, au-delà des traits composés de ma face, le malaise sournois qui m'étreint. D’aucuns pourraient y voir un soupçon de bonheur, d’autres une volonté de rémission. Mon voisin du dessus s'excite. Mon apparente sérénité l’irrite. Il laisse échapper négligemment un pot de fleurs qui m'érafle l’humeur sans façon. L’objet s’abîme d’un coup sec quelques étages plus bas. Mon regard s’y accroche aussitôt. La chose étripée exhale la tragédie. Sous d’autres cieux, cet incident banal aurait ordonné une conséquence, une suite. Pas ici. Dans cette métropole pressée, où les vies sont bâclées, les hasards de la rue font partie de l’ordinaire.
 
Je repasse dans mon esprit le film des événements. J’entends l’objet siffler dans mon oreille. Je le vois traverser mon champ perceptif comme une comète en feu. Il aurait fallu de peu pour qu’il me heurte de plein fouet, qu’il m’assène sur le crâne un coup fatal. Mon voisin se confond en excuses creuses. Ses propos sont vains, exempts de sincérité. Je l'interromps brusquement.
    - Sont-elles mortes ?
      Il bredouille un « pardon » d'étonnement à peine audible. Il hésite. Il se tait. Je l'ignore, je le hais, depuis avant, depuis toujours, maintenant plus que jamais.
- Croyez-vous qu'elles soient mortes?
Silence. Malaise. Les secondes s’égrènent.
    - Mais qui ça, voyons?
- Les fleurs, repris-je d’une voix lointaine, croyez-vous qu'elles soient mortes?
Un sourire pétrifié doit contracter son visage. Le pot éventré accapare mon regard comme une charogne étalée au grand jour. J'en viens à oublier l’existence de l’intrus malveillant qui me rappelle aussitôt à sa présence.
    - Je n'en sais rien, répond-il, à vrai dire...
     J’affecte la surdité. Son répertoire verbal s'épuise. Il disparaît enfin. Je le sens au reflet du jour qui regagne du coup son éclat.
 
      Ma vue adhère, comme sous le charme d'un sortilège maléfique à la tache confuse de terre et de vert que les gens contournent d'un pas indifférent. La chute du pot n'a rien changé à l'animation du quartier. Les pigeons roucoulent sur les toits en ardoise des immeubles avoisinants. Les nuages en flocons écorchent le ciel bleu de midi. Je souris béatement à la voisine d’en face. Je salue d'un geste frivole le voisin du second qui se tient, à moitié nu, au balcon de son appartement. L'horreur me dépêche au tréfonds de la solitude, celle qui nous surprend au milieu des autres. Et si... Je scrute résolument à partir de mon élévation le sol invitant. Et si je l’osais vraiment, là, maintenant, sans l’ombre d’une hésitation, entreprendre l’impensable. Comme un poids mort que la gravité aspirerait, me précipiter dans le vide. Au-delà de l'effroi, on retiendra l’exploit et le droit à l’ultime liberté admise, le loisir clandestin de s’enrayer.
 
Je pense à ma voisine, à ma famille, au quartier secoué dans son histoire l’espace de quelques heures, au pavé taché de mon sang frais; qui se chargera-t-il de le laver? Et si je l’osais vraiment, sans réfléchir, sans plus penser, me précipiter dans le vide. Je fixe du regard la terre meurtrière, autrefois support de mes jeux d’enfant. Je me dessine mentalement la trajectoire que mon corps suivra en tombant. Le temps. Huit secondes à peine, peut-être moins. Le bruit. Le choc. Les impressions. Les odeurs, les gestes et les voix.
 
Je sauterais loin, d'un seul bond mesuré. Je fermerais les yeux afin de ne rien voir. Je n’émettrais aucun son, aucun cri. Ne pas gémir, en cas d’échec ne rien tenter. Mourir en route pour les urgences, dans un bain de cervelle et de souillures. Prolonger mon agonie indéfiniment. Abdiquer à quelques mètres seulement du temple de la rédemption. Réduire mes sauveteurs au désespoir, les punir ainsi de n’avoir pas compris que l’amour de la vie n’est pas fatalement un réflexe.
 
Devrais-je tenir les bras croisés ou droits à mes côtés? Les jambes raides ou fléchies? Mon dos, mes hanches, mes fesses, mes viscères… Tout palpite d'un devoir à faire dans mon acte prémédité. Je résume, j’abrège, je récapitule jusqu’au vertige: les yeux fermés, la tête droite, les bras croisés, les jambes fléchies… Autant improviser me dis-je enfin. L’improvisation est salutaire quand la finalité de notre geste est imprécise. Voilà! À cette minute précise. Couper court à toute réflexion. Bloquer net mes idées. Charger mon corps d’une énergie pressante, orienter mon esprit vers sa résolution. Qu’importe le sort qui m’attend, du moment que la fatalité opère.
 
Plus une seconde à perdre. L’engrenage est amorcé. Plus rien ne m’arrête dans mon délire orchestré. Je perds la maîtrise de mes sens. Une force étrange en prend désormais les commandes. J'obéis d’instinct au souci d’accomplir ce que ma conscience me dit oser avant de s'évanouir. Mes mains se cramponnent nerveusement à la rampe. Mon pouls s'accélère. Mes pensées se bousculent, s'entremêlent, diffuses, confuses, sourdes et muettes comme des fantômes errants. Je tente en vain de m’accrocher à l’une d’elles. Mes tempes battent à tout rompre. Ma respiration se démène au rythme de ma frénésie; haletante, saccadée, entrecoupée de plages mortes. Des sueurs froides me trempent le corps. À trois, je devrais y être. L'important, c'est d'y passer, avec grâce et dignité.
 
     UN… Je tremble de tout mon être. Mon regard se brouille. Je ne distingue plus du décor que le gris menaçant du sol maudit; monumentale surface sombre aux limites infinies. DEUX… Je n'entends plus que les battements affolés de mon cœur, qui résonnent d'un bruissement sourd mille fois grossi dans ma tête. Un fourmillement douloureux gagne l'extrémité de mes membres exsangues. Mes pieds touchent à peine le sol de leur pointe étirée. Je me penche dangereusement par-dessus la balustrade. J'hésite. J'attends. Je suis en déséquilibre total. Sauter, sauter, sauter. Telle une obsession tenace, cette seule commande me martèle les sens. L'éclair d'une hésitation fugace et je cède à la funeste folie.
 
TROIS… Dans un mouvement sec, net, je me projette subitement en l'air. Mes mains ont lâché prise. Mon corps bascule. Mon assurance s’évapore. Ma pensée chavire comme un rocher solitaire. Je perds la notion de mes limites, de mes repères. Je plonge dans l’inconnu, la tête la première. Le noir m’engloutit. Je crois perdre connaissance. Mes mains battent le vide. Ma vie défile à toute allure, ses éclairs, ses éclats, ses regrets aussi. Je vole. Je plane. Mon crâne cogne la paroi rigide de la vitalité battante. Je me réveille sur les carreaux froids de mon balcon. J'ai raté mon coup.