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      Dans la rue, au pied de l’immeuble, je demeure longtemps debout. Je fixe obstinément du regard la balustrade de mon balcon. Je me trouve là, du côté désengagé de la mort. Désamorcée, celle-ci ressemble étrangement à la vie. Je cherche une explication à mon débordement. Je n’en trouve aucune. Je m’en veux de ne pas avoir eu la décence, au sommet de mon délire, d’accorder une pensée pieuse à la genèse de mon histoire, celle qui fait battre mon cœur depuis toujours. Comment ai-je pu la calomnier au point de lui refuser l’accès à ma conscience, la reléguer au rang de prétexte insuffisant, lui dénier le pouvoir qui lui revenait de droit sur mes fonctions et mes désirs? J’avais commis l’ultime affront d’abjurer la vie dans ce qu’elle avait de plus sublime, de renoncer à la croyance qu’elle méritait d’être là, belle et cruelle, gorgée de contrariétés. Il me paraît évident que le bonheur ne se dit pas, qu’il s’inscrit dans une logique vitale qui échappe à notre entendement. Celle-là même qui s’est interposée entre le vide et moi, au moment décisif.
 
Je porte mon regard une fois de plus sur la barrière de métal qui tient les vivants prisonniers de leur existence, banale certes mais ô combien douce et réconfortante. Je frémis d’embarras et d’indignation à l’idée que j’aurais pu volontairement me soustraire au plaisir hédoniste, sans cesse renouvelé, de contempler les formes d’un corps immobile dans le temps. Ce cadeau de la vie à nul autre pareil. Et je rejoins le banc de passants pressés, importunés par ma présence au milieu de la chaussée. Je me fonds dans la foule.
 
Voyez-vous! Je reconnais au corps humain une beauté incomparable, nulle part présente ailleurs. Ni dans les répertoires artificiels de la spiritualité, ni dans la nature environnante qui nous prive par son immensité du droit réel à la possession. Tantôt mode changeante, tantôt valeur voilée, l'esthétique synthétique se complaît dans la médiocrité de ses promoteurs d'occasion. La beauté se traduit par la reproduction parfaite d’un cliché flou, l’illusion éphémère d’un moment suspendu. Un stratagème dont seul le corps humain détient le secret; un corps surpris dans son intention, figé dans son expression, brisé dans son élan. Voilà pourquoi j'aime l'été, pour être l'unique saison de l'année à rendre justice au corps humain.
 
J'ai contracté le rituel infaillible à chaque nouvelle saison, de me promener quotidiennement le long d'une plage sablonneuse voisine. Je m'y rends aujourd'hui, comme à l’accoutumée. Je m'installe sur une petite élévation dorée qui surplombe, de sa discrète majesté, le paysage balnéaire. Je m'y tiens à l'affût de la perfection humaine. Je scrute intensément la foule de baigneurs, accourus à l’appel du soleil. La vision de tous ces corps, d'aucuns proches de la finitude espérée, me comble d'un contentement sans limites et je crois de nouveau à la vie. Si je ne puis les toucher, me dis-je, si je ne puis les saisir dans leur extravagance, au moins les retiendrai-je prisonniers de mon regard le temps qu'il me plaira, le temps qu'il me faudra pour m'imprégner la rétine durablement de leur empreinte fragile. Et je m’endors la nuit à l’ombre de la plénitude, de cette prétention crédible à la perfection.
 
    Je m'étonne certaines fois, de ne pas savoir, ni même encore pouvoir, apprécier au-delà des formes d'un corps, ce qu'on appelle communément l'âme ou l'esprit. Je n'admets pas, en outre, qu'une identité soit assignée au fini d'une constitution. Le fort de la beauté réside dans l'universalité de sa conception, me dis-je, mais aussi dans l'anonymat de ses façons. Aussitôt qu'un corps s'habille d'une convenance sociale, il revendique son droit mutilateur à une histoire. Il est en somme rare que les éléments d’une coalition humaine concordent véritablement; il advient toujours qu’une parole, une intonation, un geste ajusté trahissent scandaleusement l’équilibre établi.
 
    De tous les corps que j'ai chéris par le passé, d'aucuns m'approchaient de front, le verbe en furie. D'autres se cantonnaient dans un mutisme relatif doublé d'une réserve salutaire; une grâce que je leur rendais bien. D'un commun accord tacite, nous nous limitions alors, en guise d'introduction, au strict minimum des politesses et convenions par la suite de respecter toute distance, hormis physique, qui nous séparait. Mais une ombre surgissait quand même, un détail inattendu, anodin mais fatal, qui minait mon bonheur et tout s'effritait. Un bruit, une odeur, une réflexion, une humeur, un soupir, une sueur inconvenante et mon ardeur refroidissait à la vitesse surprenante d'une mort subite.
 
Il n'est de pire révélation que la confrontation d'un rêve avec la réalité qui l’engendre. J’en ai fait maintes fois l’expérience. Aujourd’hui je m’en protège obstinément. Je me résigne à taquiner du simple regard mes objets de convoitise. Je fuis les intentions aguicheuses, j'évite les prétextes à bavarder, je me tiens à l'écart de la foule sur mon perchoir ensablé et j'observe. Je ne quitte mon refuge qu'à la nuit tombante, pour savourer la douceur d'une longue baignade solitaire, avant de regagner mon appartement où la vision de ces apparitions revient me visiter et engourdit mes nuits singulières.
 
Certaines saisons ont vu se dégager du nombre de mes passades manquées un corps prodigieux qui me hantait de ses images jusqu'à l'obsession déroutante. Je vivais alors pour la seule vision et re-vision de cette révélation dont je me résolvais à ne pas compromettre l'existence si frauduleuse fût-elle. J’avais tant bien que mal apprivoisé le sentiment amer de la séparation qui me taraudait au repli de chaque saison, mais l’on subit fatalement les affres d’une douleur récurrente, si familière soit-elle, avec la violence du premier jour.
 
À la fin de la douce moisson, lorsque je me rendais sur place dans l’espoir de retrouver les traces de ce corps adulé, que je me voyais face au vide rude et cassant des lendemains de fête, je m'éveillais à la réalité d’une vie morose à vivre en dehors de mes étés. La vue des plages désertes, l'automne venu, me plongeait dans une mélancolie profonde dont pâtissait mon humeur toute l'année, jusqu’aux prémices d'une nouvelle période estivale aux signes précurseurs remarquablement précoces dans notre partie du monde.
 
      L'été est à son début. La plage est surpeuplée. Les vacanciers affluent de partout. Des peaux et des couleurs. Des corps, des dizaines, des centaines de corps, à l'apogée de leur gloire, sillonnent la surface de leur habitat naturel. J'observe le va-et-vient désordonné de mes objets de prédilection. La beauté qui se mêle à la disgrâce de certaines corpulences malmenées par la nature frappe davantage par sa particularité. Mes yeux se déplacent frénétiquement d'une complexion à l'autre, voyeurs, chercheurs, ivres de volupté. Les formes se fondent, se confondent et la perfection en ressort unique, sanctifiée. Je ferme les yeux. J'emporte en moi, dans le picotement rétinien de mes paupières closes, l'impression de la splendeur, non plus dans ses contours simples et définis, mais dans sa présence confuse et diffuse.
 
      Je m'allonge sur le dos. La chaleur du sable m’enveloppe. Le soleil tape dur. Ma peau nue respire. Je voudrais baigner éternellement dans la douceur du moment. Je m'absorbe dans la considération de mon rêve le plus cher: toucher un corps ardemment désiré, parcourir ses formes du bout des doigts, longuement le regarder, l'embrasser, le caresser, le dévorer de mes sens jusqu'à l'excès sanglant, sans jamais devoir l'aimer; l'aimer, l'aimer peut-être, sans le réveiller, l'écouter vivre simplement.
 
      Les cris des vacanciers me parviennent entrecoupés, pareils aux bruits des foules, sinueux, capricieux. Autant d’appels aux occasions manquées, autant d’indications du changement implacable qui travestit nos ambitions et bouscule nos résolutions face à la marche inflexible du temps impatient. J'ouvre les yeux, je me redresse, je m’essuie les épaules pailletées de cristaux luisants, je promène au hasard mon regard sur l’horizon azur, je fouille indolemment la plage grouillante. Je m’apprête à reprendre la position horizontale quand soudain, à travers la réverbération du sable brûlant, comme un mirage en plein désert, je vois apparaître la silhouette sculpturale d'une créature divine nimbée d’une lumière diaphane. Je contourne ses lignes furtivement, je parcours du regard ses enfoncements, je caresse le galbe de ses rondeurs arrêtées, je devine la pénombre de ses formes cachées et je souris à la perfection de cette vision d'ailleurs.
 
      Autour d'elle, tout a disparu; la foule, la mer, le ciel, le soleil ne sont plus que des prétextes à son éclat. L’harmonie qui habite ses gestes se manifeste à chacun de ses mouvements et ses actions en résonnent longtemps après que leur expression eut été passée. La finesse de ses proportions épouse la grâce de son allure pour éclater à chacune de ses manœuvres et l'on suppose les détails impeccables de son anatomie, sous les étirements délicieux de sa peau souple.
 
      À partir de mon poste de vigilance, chaque jour, je m'empresse de repérer des yeux mon nouvel objet de culte. Je le reconnais à l’ébauche de sa présence, aussitôt apparu. Mon regard se régale en apercevant ce corps espéré et je me perds, de longues heures de suite, dans l'appréciation de ses états: couché, assis, debout, courbé, rêveur, dormeur, inerte, hâlé. Je découpe ses pulsions en de multiples séquences articulées que je me répète inlassablement dans l’esprit. Je guette le moindre de ses gestes enjôleurs. Je découvre ses façons. Je pénètre ses habitudes. Je me prends à l'aimer comme jamais je n’ai aimé un corps. Ne dépasse-t-il pas mes attentes? Ne dérange-t-il pas mes idées? Ne bouleverse-t-il pas mon histoire sans peine et sans vouloir? À chaque soir venu, je me sépare de ma révélation comme l'on quitterait un bonheur menacé, l’anticipation des retrouvailles en éruption et le cœur habité par l'unique espoir d'un lendemain encore meilleur.